MFLCOF à Liège

Posted by: MFLC Team 4 years, 3 months ago

de Coraline Devresse et Gaëlle Henrion

1.   Le séminaire


Cette année, dix étudiants de Master de l’Université de Liège (ULg) ont choisi de participer au séminaire approfondi de l’année 2013-2014, codirigé par Nadine Henrard et par Nicola Morato, et consacré aux lieux dans les textes médiévaux en langue d’oïl.

Le premier volet du séminaire, qui fait l’objet de cette présentation, s’est déroulé d’octobre à décembre et a été conçu dans le cadre du programme de divulgation et d’enseignement du projet MFLCOF. Les données et les problèmes qui ont été présentés aux étudiants sont, en effet, ceux qui sont au centre de l’activité de recherche de MFLCOF : les lieux de production de la littérature narrative en langue d’oïl (concernant en particulier les matières de l’Antiquité et de Bretagne) ; les trajectoires de circulation des textes ; et, sur un plan plus technique, la tradition textuelle des textes narratifs en Europe et dans la Méditerranée.

Le deuxième volet (de février à mai 2014), qui fera l’objet d’un article distinct, est dédié à la représentation des lieux dans les textes. Les étudiants seront donc amenés à faire interagir l'histoire littéraire et l’histoire des textes d’un côté, l'analyse littéraire et l’histoire de la mimesis de l’autre.

Le séminaire sera clôturé par une matinée de discussion à l’ULg, le vendredi 8 mai 2014, animée par Bill Burgwinkle.

2.   Les défis


Avec ses cinq séances de 3h environ, la première partie du séminaire est qualifiable de microprojet qui s’insère dans le contexte plus général de MFLCOF.

Les étudiants ont été exposés directement (c'est-à-dire sans la médiation d'un manuel) à la multitude des données historiques, littéraires, philologiques, codicologiques, linguistiques… et ils ont dû :

• organiser leur réflexion et se familiariser avec la 'posture' du chercheur, c'est-à-dire avec leur responsabilité scientifique ;

• classer, pour autant que possible, les évènements et les phénomènes, les lire d’abord en synchronie puis en diachronie, tout en essayant d’en saisir la nature complexe ;

• dessiner des lignes du temps, les développer en réseaux spatio-temporels et, dans quelques cas, aboutir à des hypothèses d'ordre stemmatique.

Par exemple, Adélaïde Lambert a travaillé sur un fragment du Roman de Troie, sur lequel Dirk Schoenaers avait déjà attiré l'attention de l'équipe MFLCOF. Il s'agit du manuscrit Bruxelles, BR, IV 621.3. Après un examen de la varia lectio, Adélaïde a pu conclure que le texte du fragment « semble rejoindre la seconde famille (β) du stemma établi par L. Constans. Les manuscrits présentant des variantes communes avec le fragment datent de la seconde moitié du XIIIe siècle (mis à part M, du XIVe siècle), et trois d’entre eux sont français, les autres n’étant pour l’instant pas localisés. C’est pourquoi ce fragment s’inscrit très probablement dans la diffusion de la légende au XIIIesiècle, dans le nord du domaine d’oïl », c'est-à-dire une phase dans laquelle le roman semble être déjà pleinement affranchi des milieux Plantagenêts.

Du point de vue de la méthode, la démarche se veut donc hypothétique face aux défis provenant des notions d’espaces géographique et politique, de centre de production, de trajectoire biographique des copistes et des artistes, des matériaux et des manuscrits. Le concept d’hypothèse – une bonne hypothèse doit être économique et complète, réfutable ou, tout au moins, perfectible – est vite devenu l'étoile polaire du cours. Comme l'a dit le philologue néo-lachmannien Gianfranco Contini, « celle-ci est bien une procédure digne de la science ».

3.    L’organisation


De manière hebdomadaire ont été envoyés des mails avec les portfolios pratiques pour les séances de cours, des matériaux didactiques, des récapitulations… qui annonçaient le contenu de la matière à traiter.

Le projet a consisté aussi en l’octroi d’une tâche à chaque étudiant. La dernière séance, en effet, a été consacrée aux exposés des travaux de chaque étudiant du séminaire, chacun s’étant proposé d’étudier un sujet ou de travailler sur un problème ou encore sur un outil spécifique.

4.    Les cartes


La géographie, les centres de production, les trajectoires poursuivies par les textes, les manuscrits, les auteurs, les copistes, les artistes qui voyagent dans et hors de la France de l’époque médiévale ont été objets de développement directement liés à la problématique du séminaire. La création cartographique, à la suite de l’analyse critique des documents et des données historiques présentées pendant le cours, a un intérêt tant didactique que scientifique. Il s’agit, en effet, d’un support visuel aidant à synthétiser l’entrecroisement historico-géographique des textes et des manuscrits, ce qui constitue un puissant relais pour de nouvelles analyses.

Aurélia Esteban Vigon et Noémie Lohay nous racontent leur travail de préparation des cartes à l’aide de Google Map et de Google Earth : « Nous en avons réalisé plusieurs : une Carte Histoire, une Carte Textes et une Carte Manuscrits, ainsi qu’une carte liée à chaque tradition littéraire évoquée au cours. [...] On aperçoit, au XIIe siècle, deux centres géographiques privilégiés, à savoir l’Angleterre et le nord de la France. […] Au XIIIe siècle, l’Italie apparait comme un important centre de production littéraire, qui, au XIVe siècle, occupe une plus large place pour la transmission du texte, avec des attestations liées aux grandes traditions littéraires étudiées dans notre séminaire. »

Les données historico-géographiques, matérielles et textuelles s’entrecroisent, concourant à l’élaboration d’hypothèses quant à l’histoire des textes et à leur circulation dans l'espace européen.

5.    La ligne du temps


Le séminaire s’est tout d’abord déroulé et organisé selon une ligne chronologique, allant des origines au début du XIIIe siècle, puis analysant, l’une après l’autre, trois des six traditions qui font l'objet de la base de données MFLCOF – le Roman de Troie, l'Histoire Ancienne jusqu'à César et le cycle de Guiron le Courtois.

Force est de constater que les données historiques et géographiques sont configurées par les traditions étudiées ; ainsi, l’auteur, les sources, la tradition manuscrite et la postérité de chaque tradition ont été les objets des exposés de la dernière séance du séminaire.

6.    Les trajectoires des traditions


Une nouvelle fois, Adélaïde Lambert observe que « la tradition manuscrite nous présente, en gros, deux phases de diffusion du Roman de Troie : une première, au XIIIesiècle, en France, et une seconde, au siècle suivant, en Italie. Ce panorama est compliqué par le manuscrit D 55 de la Bibliothèque Ambrosienne de Milan (M2). Peter Wunderli et Gilles Roques ont démontré qu’il s’agit d’une copie réalisée par un scribe anglo-normand, et récemmentMaria-Luisa Meneghetti a proposé que ce copiste pourrait avoir travaillé dans un atelier méditerranéen lié à la Troisième Croisade. »

L'importance de la circulation méridionale a aussi été au centre de l'exposé de Matthieu Balthazard, qui a travaillé sur l’Histoire ancienne jusqu’à César : « on peut lier la circulation de la première rédaction à deux faits : la Troisième Croisade et l’installation de scriptoria à Saint-Jean d’Acre. » Matthieu s’est en effet concentré sur le manuscrit Paris, Bnf fr. 20125, « considéré par les experts le plus proche de l’archétype. L'identification de son lieu de rédaction a provoqué de longues débats, les uns le situant à Paris, les autres, suivant l'opinion de Jaroslav Folda, en le plaçant dans les scriptoria d'Outremer. C’est également le seul, avec V, qui contient un prologue versifié, ainsi que dix-neuf passages versifiés. » Il s’agit d’un sujet très important pour MFLCOF, comme l’ont tout récemment souligné Bill Burgwinkle au cours de la session MFLCOF du colloque de Lisbonne de l'International Courtly Literature Society (juillet 2013), et Simon Gaunt au coursd’une conférence à Paris (février 2014).

La diffusion italienne est tout aussi importante pour reconstruire les premières phases de la circulation du cycle de Guiron le Courtois. Madeleine Gomba reprend les conclusions des recherches les plus récentes en la matière (collaboration entre MFLCOF et le « Gruppo Guiron » de la Fondazione Ezio Franceschini de Florence) : « Guiron le courtois est très populaire tout au long du Moyen Âge, nous savons cela, par exemple, grâce au témoignage des archives et inventaires des principales bibliothèques médiévales d’Europe. Il a eu une influence énorme en Italie, dès les décennies centrales du XIIIe siècle jusqu’aux premiers imprimés, au début du XVIe siècle. En tout, 13 manuscrits sont d’origine italienne, sans compter les fragments. »

7.    Les outils


La bibliographie raisonnée du cours, soigneusement établie par Sophie Louis, répond nécessairement à un effort de pertinence et de mise à jour plutôt que d’exhaustivité. Cinq parties la composent, « la première », dit Sophie, « reprend les ouvrages qui abordent la question de la tradition des œuvres littéraires médiévales françaises d’un point de vue général ; les trois suivantes reprennent les ouvrages qui abordent une tradition en particulier ; et la dernière […], les répertoires, outils riches et indispensables aux études que nous avons déjà menées ensemble et aussi aux études qu’il reste à mener ». La liste a, en effet, une double fonction : de synthèse et de rappel. De plus, elle veut relancer l’enquête, et indiquer que d'autres parcours bibliographiques sont possibles.

Julien Hannotte, après avoir préparé un répertoire raisonné des sites web utiles, trace le profil d'une possible user interface pour la base de données de MFLCOF : « nous pensons qu’il serait préférable de pouvoir effectuer une recherche personnelle avec l’entrée d’un mot-clé (un système d’inclusion des variantes s’avère nécessaire pour ne pas étendre le nombre d’entrées possibles), en ayant la possibilité de réduire les champs d’investigation grâce à des critères géographiques ou chronologiques ».

Julien ajoute : « Dans le cadre d’un projet cherchant à évaluer ou interroger la circulation des manuscrits, un onglet renvoyant à une carte nous paraît primordial. Enfin, afin de ne pas extrapoler et tirer des conclusions hâtives ou non représentatives, il serait idéal de construire une base de données par étapes, en se limitant premièrement à un corpus restreint, permettant une recherche constructive. »

8.    Twitter


Antoine Braconnier a pris soin d’installer et de maintenir le dialogue entre notre séminaire et les activités de MFLCOF via Twitter (https://twitter.com/MFLCOF_Fr) : « Twitter nous donne accès à une communauté qui est très active. […] De plus, l’utilisateur de Twitter a en face de lui un public composé de scientifiques, d’amateurs, de jeunes, de moins jeunes... public qu’il ne maîtrise pas. »

Antoine s'est donc confronté au problème d'un usage 'scientifique' de Twitter et a développé cette importante question en dialogue avec March Gutt, responsable du compte anglophone (https://twitter.com/MFLCOF). « March [...] observe que les tweets les plus appréciés sont ceux qui ont de l’humour ou qui relatent un fait singulier. Dès lors, elle publie principalement des marginalia brisant l’horizon d’attente des lecteurs d’un manuscrit, qu’elle accompagne d’un commentaire à l’humour fin décrivant la situation ».  Est-elle l'unique forme efficace du Twitter scientifique ? Peut-être à la fin du séminaire on aura fait l'expérience de nouvelles formes du Twitter scientifique et on pourra ébaucher de nouvelles réponses à cette question difficile.

.... à suivre

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